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Je n’aime pas mon fils, je n’aime pas ma fille

(ni mes petits-enfants)

NOUVELLE

Je n’aime pas mes enfants. Franchement, leur avenir m’importe peu. Q’ils vivent ou pas, je m’en fiche. Mais ce n’est pas sans me questionner. En devenant parent, a t-on l’obligation  absolue d’apporter de l’amour à nos enfants ?

A t-on l’obligation d’aimer ses enfants?

Je n’aime pas mes enfants. Mais en ai-je le droit ? Je me pose parfois cette question, le soir en m’endormant: je n’aime pas mes enfants. Et alors ? Je n’y peux rien, c’est ainsi ! Quand je les regarde, je ne vois rien de particulier. Je n’aime pas mes enfants. Un point, c’est tout. Mes enfants, je les ai eus à une époque où je faisais un peu n’importe quoi et avec n’importe qui. Et justement, leur mère, elle faisait n’importe quoi. Sous prétexte que ni elle ni moi n’avions de travail, elle avait commencé à faire des soit-disant “courses” pour deux ou trois types du quartier. Moi, j’aimais bien. Ça permettait de remplir le frigo ou d’acheter une télé dernier cri, histoire de regarder un match sur un grand écran. Puis un matin de septembre, au lever du jour, les flics sont venus et ont mis un bazar incroyable dans tout l’appartement. J’ai dû tout ranger après leur départ. Elle a été enfermée pour trois ans, mais moi, j’ai eu le sentiment de prendre 18 ans ferme: je me suis retrouvé seul à gérer le quotidien des deux nourrissons. Jusqu’à leur majorité, je savais que ce serait très long.

À sa sortie au bout 30 mois pour bonne conduite, je n’ai pas voulu la revoir. Et comme elle écartait souvent les jambes pour s’acheter ses doses, elle a été déchue de ses droits parentaux, ce qui ne m’a pas vraiment arrangé je dois dire. Pas facile d’élever seul des enfants que l’on n’aime pas. 

Mes enfants, ils sont là. C’est tout. Je n’aime pas mes enfants. On habite ensemble et ils ont la même valeur à mes yeux que le pot de laurier-rose sur ma terrasse, mon salon Ikea ou ma voiture. Non, pas ma voiture. Quand-même pas. Au prix où je l’ai achetée, on ne va quand même pas tout mélanger. Le laurier-rose, lui, je l’ai déplanté sur le rond-point de mon village une soirée arrosée avec mes amis. Le salon Ikea, je l’ai acheté sur un site d’annonces à moindre coût, après une longue négociation avec la jeune fille qui le vendait car elle avait vraiment besoin d’argent. Bon négociateur, j’ai dû le payer 30% de sa valeur alors qu’il était presque neuf. Une belle affaire en somme. Je me souviens qu’elle pleurait quand je suis parti avec pour si peu d’argent. Mais elle me le disait elle-même: endettée, elle n’avait pas le choix. Moi, j’étais vraiment fier de moi, d’avoir contribué à faire une bonne action pour la jeune fille. Un an plus tard environ, je l’ai vue dans une rue de Nantes, assise sur un carton. On a discuté un peu. J’étais heureux qu’elle se souvienne de moi. Alors je lui ai donné un Euro en signe de reconnaissance.

Un type normal

Je me présente. Je m’appelle Fabrice et j’ai 53 ans. Je pourrais tout autant m’appeler Élodie, Lucette ou Pierre-Alexandre. Donald Zemmour ou Jean-Luc Séguéla. L’individu que je suis n’a aucune espèce d’importance. Ce qui importe là, c’est mon comportement. Ou plus précisément, le comportement qu’Olivia me reprochait.

Je suis issu d’un milieu ouvrier -j’allais dire classique- et ma foi, je ne me plains pas trop de ma situation sociale. Je grimpe peu à peu les échelons de mon entreprise et j’espère bien arriver le plus haut possible. Jusqu’à une certaine limite tout de même. Je ne tiens pas à ce que trop de responsabilités me pèsent sur ma frêle silhouette, mais j’espère arriver un peu au-dessus de mon entourage, histoire de me sentir aimé et respecté.

Enfin… admiré, surtout !

Mon statut professionnel, mon salaire, ma situation familiale ou matérielle sont autant de caractéristiques qui font de moi un type normal qui a réussi. Et j’aime bien que ça se voit, tout en étant à l’extrême limite de ne pas le montrer ouvertement ; que ça paraisse le plus naturel possible.

Certes, je ne dis pas que je ne fais que des choses parfaitement morales, mais à part moi et mes enfants qui, devenus grands, sont maintenant autonomes, personne ne le sait. Donc tout va bien. À cet instant, je suis presque certain que vous vous demandez quelles sont ces choses plus ou moins morales que je pourrais éventuellement me reprocher. Et toi, mon cher lecteur, fais-tu uniquement des choses parfaitement morales ?

Allez. Je te laisse réfléchir.

… ?

…  …. ! ??

… … ? … !!! 😉

Je savais bien. Tu es donc un humain. Tout comme moi. Tu peux donc poursuivre cette lecture en ma compagnie.

Je suis donc un type tout à fait normal. Bien conscient de ce que je suis et ce que je fais dans l’intimité. Je ne m’aime pas vraiment mais peu importe; je suis entouré et même, je peux le dire: je suis admiré. J’essaie de ne pas trop me rappeler qui je suis en réalité. Cela tombe bien: j’ai beaucoup d’amis et tout le temps que je passe avec eux ne me laisse pas trop de temps pour penser à moi. Enfin… à moi, si, j’y pense, mais pas à mes agissements, à mes actes quotidiens.

C’est du moins ce qu’elle me reprochait: elle me l’a dit dans sa lettre de séparation que je viens de découvrir sur la table:

“Fabrice. Je ne prends pas souvent le temps de t’écrire. À part un post-it sur cette table pour te souhaiter une bonne journée signé d’un cœur à la place du O dans mon prénom. Réponse que je n’ai d’ailleurs jamais. Et que je n’aurai jamais. Je t’écris cette lettre pour te dire que des petits mots, justement, tu n’en auras plus. C’est le dernier. Je te quitte parce que je découvre chaque jour un peu plus le gros connard qui se cache derrière ta belle gueule de beau gosse. Voici comment je te vois. Voici pourquoi je te quitte:

Tout d’abord, tu ne le sais pas, mais j’ai découvert qui étaient tes jumeaux. Un beau jeune garçon, une belle jeune fille de 21 ans qui, de toute évidence, ont préféré couper la relation toxique qu’ils avaient avec toi. Et ils m’ont aussi fait connaître Fabienne, leur mère qui certes, a un passé, mais qui s’est joliment sortie d’affaire et qui est non seulement très respectable, mais aussi parfaitement heureuse dans sa vie; elle est même devenue une amie… Je me permets là de te donner de leurs nouvelles: ils vont bien depuis qu’ils se sont construits loin de toi. Ils m’ont ouvert les yeux sur ce que mon inconscient voyait, mais pas ma raison, pas mon cœur. 

Mais ce n’est pas tout…

— Tu t’es acheté un gros SUV parce que notre voisin (que tu n’aimes pas trop) en avait acheté un. Tu en as donc acheté un plus gros. Vous auriez mieux fait de vous comparer la bite: ça nous aurait coûté moins cher. Mais tu étais loin de pouvoir gagner. Non pas que je connaisse le voisin dans l’intimité, mais il serait vraiment étonnant qu’il ait pu perdre à ce petit jeu avec toi. Et d’ailleurs, il n’y a qu’à voir le bonheur que respire sa femme pour comprendre. Mais comprendre, ce n’est pas donné à tout le monde. Décidément, tu es nettement moins bien équipé que la bagnole que tu bichonnes. Avec ce gros SUV, tu joues les gros bras, à te garer souvent à cheval sur un trottoir ou dépassant largement une place de parking. Bah oui, prendre deux places te permet de t’imposer, de montrer que tu en as une plus grosse et qu’il ne faut pas s’approcher trop de toi… Accélérer comme un con pour doubler un voiture qui elle, respecte le code de la route ? Tu sais faire. Ça te permet de lui en foutre plein la vue et plein les narines. Et le nuage noir qui traînera quelques secondes derrière ta bagnole te font juste sourire. Et tout ça sans clignotant, bien entendu.

— Tu veux partir en voyage à l’autre bout de la planète (en avion: pas en train ou à vélo alors qu’on a de très beaux paysages dans notre région) juste pour le plaisir d’envoyer une carte postale à tes collègues. Et tu n’es même pas capable d’en envoyer une à ta famille. 

— Tu vies dans une petite maison fade, sans vie, aménagée sans goût. Le principal pour toi étant que ce que tu achètes soit assez cher: consommer te rassure. Tu penses qu’en achetant, en consommant à tout-va, ça te rend plus vivant. Seuls les gens qui ont réussi, qui ont un certain niveau de vie peuvent se permettre ces objets futiles que tu achètes. Le pauvre ne peut rien acheter. Ça te rassure sur ton statut social.

— Tu t’achètes le dernier téléphone que tu prendras soin de déposer bruyamment sur la table du bar, avec tes clés de voiture. Téléphone que tu n’utiliseras qu’à 20% de ses capacités parce que “c’est quand même un peu compliqué ces outils là”. Bien entendu, hors de question de le dire devant les potes ! Non, là, tu sais décrire toutes ses possibilités techniques que tu as bien apprises par cœur. Et tu n’oublieras pas, quand-même, d’en indiquer le prix exorbitant. Le savent-ils, tes potes, que tu te l’es payé en dix fois ?

Tout cela, je le savais et je l’ai accepté durant les deux ans de notre relation. Mais tu as heureusement des qualités. Mais en découvrant peu à peu que tu es un être d’apparence, j’ai fini par oublier ce qui m’avais séduit chez toi. 

Mais la petite goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est lorsque je te suivais de loin, en voiture. J’ai vu tout à coup quelque chose s’envoler derrière ta grosse BM et j’ai reconnu un masque chirurgical. Difficile de passer à côté: il a atterri sur mon pare-brise. Jeter un masque en pleine nature. Un masque en matière plastique, quoique puissent en faire penser les apparences. Et tu ne pourras pas me dire que ce n’était pas toi: le masque ne sortait pas du dessous de ta voiture mais d’une vitre à gauche. As-tu une petite idée de la destinée de ces matières plastiques dans la nature ? Le nombre de décennies qu’il faudra à la planète pour que ton geste soit effacé ? Les micro-plastiques de ton masque partiront dans les fossés, puis vers un ruisseau, une rivière, et certainement, de longues années plus tard, dans l’océan. Durant tout ce temps, il se sera désagrégé un petit peu, en déposant des fibres de plastique partout sur son passage, dans l’eau que tu boiras avec ton pastis, jusqu’au poisson que tu mangeras dans un restaurant chic avec une femme d’un soir. Comme je l’ai été, sous ton charme et tes paroles loin d’être en cohérence avec tes actes. 

Je n’irai pas te souhaiter un bon cancer après avoir ingurgité des petits bouts de masques dans ton saumon au beurre blanc. Mais je souhaite juste que tu réfléchisses à tes petits gestes anodins du quotidien; ces mégots que tu laisses sur le trottoir, ces aller-retours inutiles en voiture ou tes balades à moto entre potes, ton nouveau téléphone fabriqué par des petites mains innocentes alors que l’ancien était tout juste dépassé techniquement, tes vêtements que tu achètes pour te donner une belle apparence alors que ce qui est le plus visible chez toi, ce sont tes artifices… Je te souhaite juste de réfléchir un peu à qui tu es, où tu vas et ce que tu laisseras après toi, à part un masque bleu au fond de l’océan.”

Je m’installe sur mon canapé et j’ouvre une bière en zappant machinalement la télé. Ce n’est pas facile de se faire larguer. D’ailleurs, m’a-telle vraiment largué ? Je vais la relire, sa lettre. Je ne comprends pas. C’est pas comme si j’avais été violent avec elle, ou si je l’avais trompée. En fait, elle ne me reproche rien ! Elle écrit juste quelques détails de ma vie. Quelle conne! Elle n’a rien compris à la vie. Elle doit quand même sacrément se faire chier au volant de sa petite voiture hybride ou en allant faire du vélo en campagne avec ses copines écolo. Elle croit que parce qu’elle à un téléphone qui a trois ans et qu’elle va dans une friperie, elle a des leçons à me donner ? Mais elle a rien compris à la vie. Quelle conne…

Moi, je profite de la vie. Je sors avec mon beau SUV que je gare devant le bar. Parfois, des filles me regardent et je suis heureux comme ça. C’est moi qui ai tout compris ! Profiter de la vie, c’est pas se faire chier à réfléchir sans cesse à ce qui est bon pour les autres ou pour la planète ! Je m’en fous des autres, moi ! Et puis nous, on a récupéré le merdier que nous a laissé nos parents. Nos enfants, ils vont bien trouver une solution s’ils veulent avoir des enfants à leur tour ! Moi, je m’en fous, je serai plus là ! Et je te l’ai dit: je n’aime pas mes enfants.

 

Sur ces pensées philosophiques, on entendit le vrombissement d’un gros V6 arriver au loin. Puis un crissement de pneus.

Le crossover allemand n’a pas pu éviter la maison de Fabrice en contrebas. Ce n’est qu’après quelques heures de recherche que les pompiers ont retrouvé le corps de Fabrice, un morceau de plastique du pare-choc en travers de la gorge.

Et une lettre d’adieu sur la table, agrafé à un masque chirurgical un peu boueux.

 

PS: j’ai eu l’idée de ce petit texte cet après-midi du 6 juillet, en allant faire une balade à vélo et en constatant de nombreux masques chirurgicaux dans les fossés. Ces “gros connards” qui font ces gestes aiment-ils leurs enfants ?
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